Le dilemme du hérisson

Par une froide journée d'hiver, raconte Schopenhauer dans ses Parerga et Paralipomena, des porcs-épics se pressent en groupe serré pour se réchauffer. Mais blessés par les piquants de leurs congénères, ils doivent aussitôt s'écarter les uns des autres. Bientôt le froid glacial les contraint de se rapprocher de nouveau. Quelque temps ballottés entre ces deux maux, ils finissent par trouver entre eux la bonne distance, celle qui leur rend la situation supportable. Tel est le dilemme du hérisson (ou du porc-épic) : le besoin que j'ai de mes semblables (besoin d'aimer et d'être aimé, entre autres) me pousse à rechercher leur compagnie; cependant, la proximité des autres très vite me pèse, car elle est source de frustrations et de conflits. Ainsi toute la difficulté est de trouver avec autrui cette bonne distance qui, entre solitude et promiscuité, nous le rendrait supportable…

Cherche moitié désespérément…

Invité, dans le Banquet de Platon, à prononcer l'éloge de l'Amour, le poète Aristophane rapporte un bien étrange mythe. À ses débuts, l'humanité, dit-il, était composée, non de deux, mais de trois genres : le masculin, le féminin et l'androgyne (moitié homme, moitié femme). De forme sphérique, ces premiers humains, dotés de deux paires de bras, de deux paires de jambes et de deux «organes de la génération», étaient aussi puissants qu'audacieux, si bien qu'ils entreprirent un jour d'escalader le ciel pour y combattre les dieux. Pour punir leur arrogance et les affaiblir, Zeus, maître de la foudre, sépara chacune de ces créatures en deux, «comme on coupe un œuf avec un cheveu». C'est cette séparation originelle qui explique, selon Aristophane, que chaque humain, quelle que soit sa sexualité, cherche perpétuellement sa moitié pour s'unir à elle et rétablir ainsi l'unité primordiale.

Au premier coup d'œil

En 1688, le philosophe irlandais William Molyneux adressa à Locke, qui le rapporte dans son Essai sur l'entendement humain, le problème suivant. Supposons qu'un homme, aveugle de naissance, ait appris à distinguer par le toucher un cube et une sphère de tailles sensiblement égales. Retrouvant soudainement la vue, ce même homme serait-il capable de reconnaître, rien qu'en les regardant, le cube et la sphère posés sur une table devant lui ? Locke, persuadé que même les plus simples de nos idées s'acquièrent par l'expérience, répond à cette question par la négative. Mais le «problème de Molyneux» va enflammer le petit monde des philosophes : Berkeley, Leibniz, Voltaire, Condillac, parmi d'autres, prennent position, et Diderot lui consacre la dernière partie de sa Lettre sur les aveugles. C'est que ce problème soulève de nombreuses questions, notamment sur la perception (est-elle immédiate ou suppose-t-elle un apprentissage ?) et sur l'articulation de…

C'est celui qui dit… qui ne l'est pas !

Le paradoxe du menteur est attribué à Épiménide de Knossos, un devin (ou prophète) considéré comme l'un des Sept Sages de la Grèce antique. Celui-ci, par provocation ou par ironie, aurait affirmé que «Tous les Crétois sont menteurs». Problème : Épiménide était lui-même originaire de Crète ! D'où le fameux paradoxe : Épiménide le Crétois dit-il la vérité quand il affirme que tous les Crétois mentent toujours ? La réponse à cette question nous fait immanquablement tomber dans un cercle. Car si Épiménide dit vrai, alors il ment, puisqu'étant lui-même Crétois, il appartient à la catégorie de ces hommes qui mentent toujours; et s'il ment, autrement dit s'il existe au moins un Crétois qui ne ment pas, alors il se pourrait qu'il dise la vérité, si ce Crétois est précisément Épiménide ! Ce dilemme logique a reçu, au cours de l'histoire, de nombreuses formulations. «La phrase que vous êtes en train de lire est fausse»…

Pas vu, pas pris

Au livre II de La République de Platon, Glaucon rapporte la légende de Gygès, un simple berger devenu roi de Lydie à la suite d'un événement extraordinaire. Un jour, alors qu'il faisait tranquillement paître son troupeau, un orage éclata, la terre se mit à trembler et une faille s'ouvrit dans le sol. Au fond de cette faille, Gygès découvre le cadavre d'un homme portant au doigt un anneau d'or, qu'il dérobe. Plus tard, assis dans une assemblée au milieu d'autres bergers, il réalise par hasard qu'en tournant le chaton de la bague, plus personne ne fait attention à lui et l'on parle de lui comme s'il était absent. L'anneau peut rendre invisible celui qui le porte ! Gygès s'arrange alors pour être choisi comme l'un des messagers envoyés auprès du roi. Une fois dans le palais, il profite de son invisibilité pour s'unir à la reine, tuer le roi et s'emparer du trône.

L'homme : une espèce en voie de disparition ?

Dans la mythologie grecque, Épiméthée (dont le nom signifie «celui qui réfléchit après») et Prométhée («celui qui réfléchit avant») sont les frères jumeaux chargés par les dieux de distribuer à toutes les espèces vivantes les attributs propres à garantir leur survie. Impatient comme à son habitude, Épiméthée se met immédiatement à la tâche, donnant aux uns de terribles mâchoires, aux autres des griffes acérées, à d'autres encore une épaisse carapace. Mais quand vient le tour de l'homme, Épiméthée réalise qu'il n'y a plus rien dans sa besace. Nu, vulnérable, sans arme ni protection naturelles, ne résistant ni à la chaleur ni au froid, l'homme est condamné à une rapide extinction ! Mais c'est sans compter sur la ruse de Prométhée, le frère prévoyant, qui va remédier à la situation en volant à Zeus le feu pour en faire don aux hommes — le feu qui leur permettra de forger les armes et outils dont ils ont besoin pour assurer leur

Le philosophe aurait-il la tête ailleurs ?

Comment se comporte le philosophe dans la Cité ? Platon nous en brosse un saisissant portrait dans le Théétète. S'inspirant peut-être du caractère de son maître Socrate, auquel il prête cette digression, il nous montre un homme peu dégourdi dans les affaires quotidiennes, ignorant le chemin qui mène à l'agora, ne prenant part à aucune fête publique et reconnaissant à peine ses proches et ses voisins… En réalité, seul le corps du philosophe est bien présent dans la Cité. Car son âme est ailleurs; «poursuivant les astres par-delà le ciel», elle ne prête aucune attention aux creux bavardages des hommes. Et Socrate de mentionner une anecdote devenue célèbre concernant Thalès, l'un des Sept Sages de la Grèce antique : absorbé comme à son habitude par la contemplation des astres, il serait tombé dans un puits. Une servante de Thrace qui passait par-là s'en serait amusée, se moquant d'un homme qui cherche en vain ce qui se passe dans le…

Deux personnes dans un même corps ?

Cherchant à comprendre en quoi consiste l'identité personnelle, le philosophe anglais John Locke (1632-1704) propose la fiction suivante : imaginons que dans le corps de Socrate cohabitent en quelque sorte deux consciences distinctes et incommunicables, par exemple Socrate veillant et Socrate dormant. Si c'est bien la conscience qui fait la personne, alors chacun de ces Socrate est intimement convaincu que toutes ses pensées et tous ses actes (passés et présents) émanent exclusivement de lui. Ces deux Socrate, habitant pourtant le même corps (et donc perçus par les autres comme un seul et même homme), sont parfaitement étrangers l'un à l'autre, chacun ignorant tout des pensées et des actions de l'autre. Si bien qu'il serait de la plus grande injustice, conclut Locke, de punir l'un pour ce que ferait l'autre !

Diogène, chien parmi les chiens

Principal représentant de l'école des Cyniques, Diogène de Sinope (vers 413-327 avant J.-C.), dit «Diogène le Chien», est resté dans les mémoires comme le champion toutes catégories de la provocation. Méprisant souverainement la morale des hommes et leurs usages, ce clochard philosophe prétendait vivre selon la nature, s'abritant dans le creux d'une amphore, se nourrissant des restes que lui jetaient les athéniens et faisant l'amour en public, à la manière des chiens.

La dernière énigme de Socrate

La scène est dépeinte par Platon dans le Phédon : Socrate, entouré de ses amis en pleurs, s'apprête à boire la ciguë, exécutant ainsi l'ordre des magistrats d'Athènes qui l'ont condamné à mort pour impiété et corruption de la jeunesse. Calme et plein d'espérance (il croit à l'immortalité de l'âme), Socrate porte la coupe de poison à ses lèvres puis, sentant son corps se raidir peu à peu, s'allonge et se couvre le visage. Soudain il soulève son voile et dit : «Criton, nous devons un coq à Esculape. Payez cette dette, ne soyez pas négligents.» Ce furent là, selon Platon, les dernières paroles de Socrate.